4.2.2 Une migration de maintien soutenue par une mobilité virtuelle

Pour comprendre l’élargissement de l’espace de vie et les déplacements opérés par les étudiants Erasmus, nous allons tenter de rendre opératoires les notions de territoire, d’identité et d’espace. Le territoire tout d’abord : comment le définir ? Quelles représentations ont les étudiants Erasmus de leurs terres d’origine et d’accueil ? Nous reprendrons ici la définition d’Alain Tarrius. « Le territoire est une construction consubstantielle de la venue à forme puis à visibilité sociale d’un groupe, d’une communauté ou de tout autre collectif dont les membres peuvent employer un « nous » identifiant. Il est condition et expression du lien social. Il advient comme moment d’une négociation, entre la population concernée et celles qui l’entourent, qui instaurent des continuités dans les échanges généralisés. « Le territoire est mémoire. »70 Bien entendu, la question sociologique qui sous-tend la recherche d’Alain Tarrius, appelle une définition qui consacre davantage aux temporalités qu’aux déplacements eux-mêmes, mais sans les omettre. Tout espace peux être circulatoire, par contre tout espace ne fait pas territoire. La notion de territoire circulatoire constate donc la socialisation d’espace suivant des logiques de mobilité. Serait-ce le cas des universités européennes aujourd’hui? On en est encore loin, puisque la norme, nous l’avons vu, réside encore en la sédentarité des étudiants et que la mobilité ne concerne qu’une minorité d’entre eux. Mais est-ce le mouvement vers lequel on tend ?

69 TARRIUS (A), Les fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, L’Harmattan, 1992

Lorsque nous parlons de mouvement, d’élargissement, nous ne pouvons faire l’impasse sur la notion d’espace et sur les approches qui initient une anthropologie du mouvement. Paul- André Rosental71 introduit une dyade : espace vécu et espace investi, dans son analyse des migrations. En effet, lorsque nous faisons référence à cette forme particulière de mobilité qu’est la mobilité institutionnalisée, nous sommes assez rapidement mis devant le fait qu’il existe pour les étudiants deux espaces :

Le premier, vécu, est un cadre physique dans lequel se déroule l’existence naturelle quotidienne de l’étudiant Erasmus : le lieu d’accueil.

Le second espace peut être rapporté au groupe de référence, c’est-à-dire à celui par rapport auquel l’individu se définit, construit ses aspirations, ses désirs, son appréciation de la situation. Cet espace n’est cependant pas toujours matériellement, géographiquement définissable, il peut être intimement construit par l’imaginaire, ce qui pose bien entendu des difficultés pour l’appréhender.

70 TARRIUS (A), Les Nouveaux cosmopolitismes. Mobilités, identités, territoires, éditions de l’Aube, 2000. Page 123
71 ROSENTAL (PA), Maintien/Rupture : une nouveau couple pour l’analyse des migrations. In ANNALES. économies, sociétés, civilisations, Armand Colin, n°6, nov-déc 1990

Il peut exister un décalage entre les deux espaces. Les étudiants qui partent par l’intermédiaire de ces programmes courts d’échange continuent à se référer à l’endroit d’où ils proviennent pour ce qui concerne leurs attentes majeures. Le lieu de la migration demeure un espace doté d’un statut, si ce n’est secondaire, tout du moins relatif, qualifiable d’espace-ressource. En effet, bien qu’une bonne partie des étudiants disent être séduits par le fait de finir leurs études et/ou de commencer leur carrière dans un pays étranger, la quasi-totalité d’entre eux souhaitent revenir dans leurs pays. Dans les rapports de fin de séjour, comme dans les entretiens, nous sommes frappés par le fait que beaucoup d’étudiants disent être intéressés par d’autres expatriations momentanées, mais extrêmement peu pour une très longue période. Ainsi, la plupart des étudiants Erasmus ne seraient pas dans une migration de rupture où une correspondance entre espace vécu et investi se crée, mais appartiendraient à la catégorie des migrations de maintien où la transplantation physique est secondaire, selon la classification opérée par Rosental (PA)72.

Les paramètres qui nous ont permis de classer notre population parmi les migrations de maintien, relèvent donc de cette distance qui existe entre ces deux espaces, mais pas seulement.

En dehors de leurs aspirations professionnelles, d’autres paramètres existent, dont les nombreux liens que les étudiants Erasmus maintiennent avec leurs familles et amis dans le pays d’origine, à travers des échanges de courriers, de fréquents appels téléphoniques, mais aussi par les déplacements relativement fréquents entre lieux d’accueil et lieux d’origine pour ceux qui sont partis un an. Cette migration marque donc rarement une implantation définitive, elle est non seulement suivie d’un retour au terme de l’échange, mais de plus suscite de nombreux mouvements transfrontaliers, ce qui n’est pas toujours le cas pour la mobilité étudiante spontanée. Pendant la période d’études à l’étranger se créé un mouvement pendulaire, pour ceux qui effectuent leur premier séjour Erasmus. La quasi- totalité des étudiants Erasmus partis un an rentrent chez eux au moins une fois, en général à Noël. Bien sûr, là-encore, ces mouvements pendulaires sont dépendants de ressources économiques variables. Certains étudiants ont également reçu la visite de proches, parents et amis. Mais cette structure binaire (pays d’origine/pays d’accueil) se complexifie pour les étudiants qui n’en sont pas à leur premier voyage académique. Ce qui fait dire à nombre d’auteurs que tous les registres du changement récent aboutissent au remplacement des structures centralisées par des réseaux. Cette « fin des centres » annoncée dans tous les domaines, existe-t-elle vraiment, y compris dans celui des territoires de vie ? Y-a-t-il vraiment déplacement du centre ou bouleversement total de la nature des polarités ? Quels seraient à ce moment-là, les nouveaux points forts qui organiseraient et polariseraient les espaces sociaux contemporains ? Peut-on réellement parler de dissolution ?

72 Ce dernier précise bien sûr que l’opposition est analytique et qu’il existe une dimension dynamique qui prend en compte la stabilité ou l’évolution des projets dans le temps. Mais il est vrai que le parti pris de l’appauvrissement des données répond à une exigence précise, celle de construire une structure interprétative capable de décrire un ensemble de phénomènes observés et de les distinguer.

Dans un article publié en 2000 pour « The British Journal of Sociology », John Urry73 résume une partie de la littérature sur le phénomène de globalization, terme que nous traduisons bien souvent dans les ouvrages français par mondialisation. Cette littérature démontre qu’il existe une variété sans cesse grandissante de nouveaux instruments et technologies qui compressent et réduisent « les espaces-temps » à parcourir. En effet, ces techniques permettent une circulation incroyablement rapide des personnes, de l’information, de l’argent et des images à l’intérieur et à travers les frontières des Etats nationaux. En référence à Manuel Castells74, John Urry utilise la métaphore du réseau pour expliquer les changements qui affectent les institutions des Etats occidentaux. Ainsi, le réseau (the network) constituerait la nouvelle morphologie sociale de nos sociétés. Et la diffusion de cette logique modifierait l’opération et les résultats des procédés de production, d’apprentissage, le pouvoir et la culture. Manuel Castells définit un réseau comme un ensemble de signes interconnectés, une structure ouverte et dynamique où la distance entre les positions sociales se resserre. La base matérielle, construite en réseau, s’accompagne d’un processus d’interrelations qui façonne la structure sociale elle-même. Les réseaux produiraient ainsi des connections complexes et durables à travers le temps entre les personnes et les objets. John Urry va plus loin en parlant de déterritorialisation. Il différencie ainsi les réseaux mondiaux (global networks) et les flux mondiaux (global fluids). Les entreprises comme McDonalds, Coca Cola, et les associations telles que Greenpeace pour prendre trois exemples, sont organisées sur la base du réseau mondial. Les flux mondiaux étant quant à eux constitués de la mobilité inégale, imprévisible des personnes, de l’information, des objets, de l’argent, des images et des risques. Comme opposé aux réseaux, ces flux mondiaux ne démontrent pas de point clair de départ ou d’arrivée. Ce sont juste des mouvements ou des mobilités déterritorialisés.

73 John URRY, Mobile sociology, In The British Journal of Sociology, vol. 51 n°1, January, March 2000
74 Manuel CASTELLS, The rise of the network society, Blackwell publishers, 1996. Traduit par Philippe
Delamare: La société en réseaux : l’ère de l’information, Fayard, 1998

Deux ans plus tard dans un article paru dans une autre revue, John Urry75 va s’intéresser de manière plus empirique et approfondie à ces flux, au rôle des différents types de voyages, à leurs implications dans la distribution du capital social. Il souligne que les géographes se sont beaucoup penchés sur le phénomène des mobilités, mais qu’ils s’intéressent peu aux bases sociales du voyage et à leurs transformations dans le temps et dans l’espace. Il démystifie ainsi la pensée selon laquelle la mobilité affecte de manière univoque, semblable et indistincte tous les individus et toutes les institutions des sociétés. John Urry met en exergue également le fait que la multiplication de voyages virtuels s’accompagne en général d’une augmentation des voyages concrets, « corporels » et non d’une baisse, comme on pourrait être amené à le penser. En ce qui concerne les étudiants Erasmus, ce sont davantage les voyages « physiques », qui entraînent la multiplication des voyages virtuels. En effet, ces derniers deviennent une part de la vie quotidienne des étudiants Erasmus à l’étranger, ils produisent ainsi une existence qui transforme ce qu’ils pensent être proche et distant, présent et absent. L’ordinateur, en particulier, change indiscutablement le caractère de la co-présence, même s’il est résolument immobile. Les étudiants Erasmus en font énormément usage. Bon nombre d’entre eux ont indiqué avoir considérablement augmenté le temps passé devant Internet et au téléphone lors de leur séjour à l’étranger. Habitudes qu’ils ne perdront pas ou peu, de retour dans leur pays d’origine.

Tous les étrangers ne sont pas égaux face à l’accès à la mobilité physique au sens de mouvements internationaux (et non de déplacements journaliers), surtout celle s’accompagnant d’un accès à la mobilité virtuelle, qui n’est encore le fait que d’une minorité statistique. Pour les étudiants Erasmus, il semblerait qu’existe des « cercles » d’étudiants76, « milieu » au sens de subculture, c’est-à-dire un ensemble d’individus qui partagent un temps donné un statut commun qui les définit, les unit. Lors des voyages, les étudiants Erasmus ont ainsi tendance à s’associer à d’autres personnes de la même promotion qui possèdent ce même statut, car le renouvellement des membres est total d’une année sur l’autre. Les étudiants Erasmus semblent adhérer aussi à un ensemble de valeurs et de normes distinctes de celles de la société d’accueil et ont un style de vie qu’ils pensent commun. Néanmoins, il s’agit bien d’un cercle qui s’auto-définit, s’auto-identifie, beaucoup plus qu’un groupe, au sens de partage de conditions matérielles, de caractéristiques culturelles objectives. Lors des déplacements et des voyages, les cercles d’étudiants Erasmus sont majoritairement cosmopolites, avec une claire dominance pour les alliances Erasmo-Erasmus et une présence relativement rare des « locaux ». Cette dynamique des cercles européens lors du séjour Erasmus, permet-elle le développement d’identifications territoriales et a-territoriales nouvelles ?

75 John Urry, “Mobility and proximity”, in Sociology. A journal of the British sociological Association, volume 36, n°2, May 2002
76 La notion de cercle est intéressante car elle désigne à la fois une « courbe dont tous les points sont situés à égale distance d’un point fixe, le centre », « ce qui constitue l’étendue, la limite », « une succession d’actes, de faits, de pensées », « un groupement de personnes réunies pour un but particulier » et par extension (cercle vicieux) une situation dans laquelle on se retrouve enfermé, selon le dictionnaire Larousse 1994. Elle permet de rappeler ainsi l’existence et la permanence des centres, des frontières, des pouvoirs et des affinités sélectives à la base des réseaux.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN