D. Les sources du pouvoir : du légitime à l’illégitime

Nous avons vu que les contrôleurs ne participent que peu aux décisions d’entreprise en tant que telles, mais prennent cependant des décisions comptables, financières et managériales. Nous avons vu aussi qu’en parallèle du pouvoir formel, l’influence informelle peut avoir un rôle à jouer, pour peu que les contrôleurs aient conscience et souhaitent utiliser ces sources de pouvoir. Nous allons à présent nous intéresser de plus près à chacune des sources de pouvoir et les rapprocher des réalités des contrôleurs interrogés. Ainsi, nous nous appuierons d’abord sur la typologie de Mulder, puis sur les travaux de Mintzberg avec sa classification en quatre systèmes de pouvoir, avant d’entrer davantage dans les détails du pouvoir de l’information et de l’incertitude.

1. La typologie des influences de Mulder

Ainsi, dans leurs travaux, Mulder et al. (1986 in Sainsaulieu 1997 p.129) identifient huit catégories d’influences (une liste un peu plus complète que celle de French et Raven que nous avons vue dans la première partie) :

– « le pouvoir de récompense (sanction positive) : le comportement de B est déterminé par l’espoir d’une récompense s’il accomplit les désirs de A;
– le pouvoir de punition (sanction négative) : le comportement de B est influencé par la crainte d’une punition s’il ne se plie pas aux exigences de A;
– le pouvoir de sanction (positif ou négatif);
– le pouvoir formel : B suit son chef A puisqu’il est situé au-dessus de lui dans la hiérarchie;
– le pouvoir légitime : il s’agit de situations où le pouvoir formel est assorti de justifications supplémentaires sur la légitimité de son exercice. On insiste sur le caractère plus ou moins correct du pouvoir;
– le pouvoir de référence : B considère que lui et A sont du même genre, et que cela justifie son influence, à l’extrême cela peut conduire à une imitation totale;
– le pouvoir d’expert : B reconnaît que A dispose de plus de connaissances et de compétence que lui;
– le pouvoir de persuasion : chacun des partenaires de la relation de pouvoir est prêt à se laisser persuader par la supériorité des arguments de l’autre. L’un ou l’autre peut l’emporter; cependant, il ne s’agit pas d’une absence de pouvoir, c’est une situation d’égalité de pouvoir.
»

a) Les influences exercées par les contrôleurs

Nous avons repris ces huit axes en représentant pour chacun l’influence exercée par le contrôleur de gestion avec une notation sur une échelle de 1 à 5.

Les influences exercées par les contrôleurs

On constate tout d’abord que les influences de récompense, punition et sanction ne sont pas importantes dans les trois cas retenus.

Ensuite, l’importance de l’influence exercée par les contrôleurs par la persuasion, par l’expertise et par la référence est assez haute à l’exception de celle des contrôleurs de Topfringues.

Le pouvoir formel est presque inexistant également dans la mesure où les contrôleurs ne disposent d’aucune autorité hiérarchique. Par contre les contrôleurs de Superauto et Coolagro (et Topélec), contrairement aux contrôleurs de Topfringues sont considérés comme disposant tout de même d’une influence légitime, et ce principalement par la légitimité accordée à leurs données chiffrées. Les deux extraits qui suivent montrent la différence de poids accordée à ces données dans les deux types d’entreprises:

« Alors nous on n’explique pas les écarts. C’est à dire qu’on part du principe que ce sont nos chiffres qui sont corrects, et si eux nous sortent un autre chiffre: déjà ils n’ont pas à le faire, […] Bon et bien là le chiffre officiel c’est le notre, s’il n’est pas d’accord c’est à lui de chercher. Et déjà d’expliquer pourquoi il fait ses calculs de son côté. Ah non la source d’information c’est le contrôle de gestion et il n’y a pas de raison qu’ils fassent leur truc de leur côté.[…] Chez nous, enfin au sein du groupe, la partie financière a toujours été très, très forte. » [CGU, Coolagro]

« Chez Topélec on avait bien : la compta, le contrôle de gestion, seuls diffuseurs de l’information. Il n’y avait pas un outil de consultation par tous comme ça peut être le cas aujourd’hui ici où tout le monde annonce son petit chiffre » [CGO, Topélec]

Ces deux discours tranchent largement avec le discours tenu par les contrôleurs de gestion de Topfringues :

« Mais si on a produit beaucoup d’erreurs et si on a diffusé des tableaux faux, à un moment on dit bon, ils racontent n’importe quoi. C’est long à récupérer, dans l’esprit des gens, qu’ils reprennent confiance, et qu’ils disent : bon si le contrôle de gestion annonce ça, c’est qu’ils sont sûrs et c’est eux qui ont raison. » [CGB, Topfringues]

Ainsi, parfois ce sont en quelque sorte les valeurs de l’entreprise qui viennent donner un certain degré d’influence légitime aux contrôleurs de gestion.

Cette analyse indique donc clairement la faiblesse de l’influence que le contrôleur de gestion peut exercer chez Topfringues, principalement en raison de la culture d’entreprise. Elle met également en évidence le fait que l’influence des contrôleurs dans les autres organisations provient surtout d’influences que l’on peut qualifier d’informelles. Nous reviendrons sur ces points ultérieurement.

b) Les influences subies par les contrôleurs

Concernant les influences que le contrôleur de gestion peut subir, le graphique ci- dessous les représente en prenant la même typologie que précédemment :
Les influences subies par les contrôleurs

On remarque que de manière générale l’influence subie est plus importante que l’influence exercée; on pensera notamment à l’importance des influences formelle, légitime et d’expertise. Le contrôleur de gestion Support de Superauto apparaît comme ayant un statut davantage indépendant et d’expertise, ce qui explique son moindre degré d’influence subie par rapport aux autres.

On notera également qu’une forte influence exercée sur un axe n’entraîne pas forcément une faible influence subie. On peut prendre l’exemple de l’expertise : le contrôleur de gestion support de Superauto a une forte influence issue de son expertise, mais il est confronté également à l’expertise des autres acteurs de la coalition interne (ingénieurs recherche et développement, ingénieurs de production, logisticiens, etc.).

Lire le mémoire complet ==> (Du rapport des contrôleurs de gestion au pouvoir)
Mémoire de fin d’études – Version non‐confidentielle
Université Paris – Dauphine – Master 2 Contrôle de gestion